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Sainte-Marie de Séville, vaisseau vers le Nouveau Monde et vers l'au-delà

  • Pauline de Préval
  • 28 juin 2025
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : 7 janv.


cathédrale de Séville vue du patio des orangers

« Les pagodes hindoues les plus effrénées et les plus monstrueusement prodigieuses n’approchent pas de la cathédrale de Séville. C’est une montagne creuse, une vallée renversée ; Notre-Dame de Paris se promènerait la tête haute dans la nef du milieu, qui est d’une élévation épouvantable ; des piliers gros comme des tours, et qui paraissent frêles à faire frémir, s’élancent du sol ou retombent des voûtes comme les stalactites d’une grotte de géants. Les quatre nefs latérales, quoique moins hautes, pourraient abriter des églises avec leur clocher. Le retablo, ou maître-autel, avec ses escaliers, ses superpositions d’architectures, ses files de statues entassées par étage, est à lui seul un édifice immense : il monte presque jusqu’à la voûte. Le cierge pascal, grand comme un mât de vaisseau, pèse deux mille cinquante livres. Le chandelier de bronze qui le supporte est une espèce de colonne de la place Vendôme ; il est copié sur le chandelier du temple de Jérusalem, ainsi qu’on le voit figuré sur les bas-reliefs de l’arc de Titus ; tout est dans cette proportion grandiose. Il se brûle par an dans la cathédrale vingt mille livres de cire et autant d’huile ; le vin qui sert à la consommation du saint sacrifice s’élève à la quantité effrayante de dix-huit mille sept cent cinquante litres. Il est vrai que l’on dit chaque jour cinq cents messes aux quatre-vingts autels !


Le catafalque qui sert pendant la semaine sainte, et qu’on appelle le monument, a près de cent pieds de haut. Les orgues, d’une proportion gigantesque, ont l’air des colonnades basaltiques de la caverne de Fingal, et pourtant les ouragans et les tonnerres qui s’échappent de leurs tuyaux, gros comme des canons de siège, semblent des murmures mélodieux, des gazouillements d’oiseaux et de séraphins sous ces ogives colossales. On compte quatre-vingt-trois fenêtres à vitraux de couleur peints d’après des cartons de Michel-Ange, de Raphaël, de Dürer, de Pérégrino, de Tibaldi et de Lucas Cambiaso ; les plus anciens et les plus beaux ont été exécutés par Arnold de Flandre, célèbre peintre verrier. Les derniers, qui datent de 1819, montrent combien l’art a dégénéré depuis ce glorieux xvie siècle, époque climatérique du monde, où la plante-homme a porté ses plus belles fleurs et ses fruits les plus savoureux. Le chœur, de style gothique, est enjolivé de tourelles, de flèches, de niches découpées à jour, de figurines, de feuillages, immense et minutieux travail qui confond l’imagination et ne peut plus se comprendre de nos jours. L’on reste vraiment atterré en présence de pareilles œuvres, et l’on se demande avec inquiétude si la vitalité se retire chaque siècle du monde vieillissant. »


A cette évocation du gigantisme sévillan, Théophile Gautier aurait pu ajouter les 1 700 kilos d’or qui couvrent la cathédrale. Une légende veut que quand ils décidèrent de la reconstruire, en 1401, les chanoines la voulurent « si grande que ceux qui la verront terminée (les) prendront pour des fous ». Leur entreprise participait de l’élan qui suivait la reconquête de Séville par Ferdinand III de Castille sur les musulmans. A côté de l’urne-reliquaire de ce roi saint, la cathédrale garde son épée, son étendard et les clefs de la ville que lui remit Abou Hassan, en 1248. Dans un premier temps, les chanoines se contentèrent de dédier à la Vierge Marie la mosquée construite au XIIe siècle à la place d’une cathédrale wisigothique, mais un tremblement de terre leur donna l’occasion, en 1396, d’élever une église plus digne de la splendeur retrouvée de la foi catholique et de la prospérité de la ville. 


Clefs de la ville remises par Abou Hassan à Ferdinand III en 1248
Clefs de la ville remises par Abou Hassan à Ferdinand III en 1248

De l’ancienne mosquée, ils ne conservèrent que le minaret, qu'ils convertirent en clocher, la cour des ablutions, rebaptisée patio des orangers, et le portail nord, avec son arc outrepassé et ses vantaux en bronze à caractères coufiques. Encore ces derniers étaient-ils des rescapés, car un plan redécouvert récemment dans le monastère de Bidaurreta, à Onati, montre que le premier maître d’œuvre entendait les raser. S’agissait-il de Juan Ysanbarte ou Jean Isembart, que mentionne un testament du chanoine Juan Martínez de Vitoria, maître d’ouvrage de la cathédrale, en 1433 ? Deux ans plus tard, le chapitre fit ensuite venir maître Carlin ou Charles Gaultier de Rouen, probablement un Normand ayant fui la Guerre de Cent Ans. Passé par les chantiers de Barcelone et Lérida, il emmena avec lui des tailleurs de pierre : la cathédrale ne méritait-elle pas de la pierre de taille plutôt que des briques en terre cuite qui eussent encore évoqué l’ancienne mosquée ?


Mais si elle est d’inspiration française, Sainte-Marie-du-Siège ne suscitenullement le même sentiment d’envol que ses aînées d’outre-Pyrénées. Elle a beau être la plus grande cathédrale du monde en volume, avec ses 500 000 m3, les lignes horizontales l'emportent, et sa couverture sans toiture lui donne plus d’assise que de légèreté. « Ici, siège la lumière du monde », semble-t-elle dire en écho à la Vierge en Trône de la Sagesse du XIIIe siècle qui surplombe son maître-autel. Et quand le soleil levant dore sa pierre blonde et dissipe la brume marine, elle évoque un navire à rames qui soulève l’écume des maisons pour se frayer une voie vers le ciel.


Choeur de la cathédrale de Séville
Choeur de la cathédrale de Séville

A l’intérieur, à peine a-t-on franchi le seuil qu’un mur se dresse devant nous, comme pour enlever à l'architecture gothique un des effets qui nous ravit le plus en France, à savoir la vue d’espaces qui s'articulent harmonieusement. Selon une disposition courante en Espagne, la clôture du chœur s’avance dans la nef. Théophile Gautier ne voyait pas plus belles stalles, au paradis, pour les chanoines. Pieter Dancart, qui les sculpta, à partir de 1482, est aussi l’artisan du retable qui s’étend des pieds du maître-autel jusqu'aux chapiteaux des colonnes de la Chapelle Majeure. Plus grand retable du monde, avec ses 26 mètres de haut sur 18 de large, sa vue, au débouché du choeur, est un choc. Quatre-vingts ans, une dizaine d’artisans et une tonne de métal précieux furent nécessaires à sa fabrication. Quarante-quatre scènes et plus de deux-cents personnages y racontent l'histoire du salut, jusqu'à la résurrection du Christ, et le sang que ce dernier répand sur la croix semble se déverser sur nous en une cataracte d’or.


retable de la cathédrale de Séville
Retable de la cathédrale de Séville

Comme ce retable, la cathédrale ne cessa de s’enrichir à mesure que les richesses du Nouveau Monde affluaient à Séville en remontant le Guadalquivir. Quand la dernière pierre de sa coupole fut posée, en 1506, le roi venait d’accorder à la ville le monopole du commerce avec les Indes. « Arrivent à Séville des trésors d’argent et d’or de leurs mines en telle abondance que leurs prix ont baissé, témoigne Alonso Morgado en 1587. C’est une chose admirable, et qu’on ne voit dans aucun autre port, que les charrettes à quatre bœufs qui transportent l’immense richesse d’or et d’argent en barres depuis le Guadalquivir jusqu’à la Casa de Contratación. C’est merveille que de voir les richesses qui s’accumulent dans beaucoup de rues de Séville, habitées par des marchands de Flandre, de Grèce, de Gênes, de France, d’Italie, d’Angleterre et autres régions septentrionales, ainsi que des Indes portugaises ».


Devenue la porte de toutes ces richesses, comment Séville n’eût-elle pas attisé aussi toutes les convoitises ? Sainte Thérèse d’Avila, y séjournant, écrivit : « Je ne sais si c’est l’effet du climat de cette terre, mais j’ai entendu dire que les démons ont ici davantage de mains pour tenter les hommes ». En elle, cependant, pouvaient se sublimer toutes les passions, se transformer toutes les richesses. N’était-elle pas la ville où le chapitre et la municipalité pouvaient gérer ensemble des bordels et des maîtres de chapelle composer les plus beaux motets à la Vierge, les criminels trouver asile dans le patio des orangers et jurer de défendre l’Immaculée conception les armes à la main, les nobles pénitents porter des corbeilles de pain aux pauvres et vider les pots de chambre des galériens ? Mieux qu’aucun autre le peuple sévillan savait que le pur est condamné à se mêler à l’impur, ici-bas, et qu’il ne revient pas à l’homme de séparer le bon grain de l’ivraie. Dieu lui-même eût-il pu traverser l’Atlantique sans la convoitise et les armes des soudards embarqués par Colomb ? Et celui-ci n’avait-il pas dû promettre l’or du paradis terrestre aux Rois catholiques pour les convaincre de soutenir son entreprise ? Et qu’importe, pourvu qu’une part de cet or revînt à la succursale de Dieu sur terre. 


Ostensoir de Juan de Arfe cathédrale de Séville
Ostensoir de Juan de Arfe - XVIe siècle

Le trésor de la cathédrale déborde des vitrines pour vivre dans les sacristies et les chapelles. À côté du calice qui servit à célébrer la première messe au Mexique, se trouve toute une orfèvrerie faite avec l’or et l’argent de ses mines, douze chandeliers en argent d’un mètre quatre-vingt cinq offerts en 1745 par le chanoine de la cathédrale devenu archevêque de Mexico et Vice-Roi de Nouvelle Espagne, Juan Antonio de Vizarrón y Eguiarret. Parmi ses pièces maîtresses, un autel en argent, surmonté de saints et d’un ostensoir en forme de soleil, dont la moitié qui ne fut pas fondue pour financer la guerre contre Napoléon suffit encore à couvrir le portail de l’Immaculée Conception, et l’ostensoir de Juan de Arfe, qui ne demande pas moins qu’un arc de triomphe pour laisser passer ses trois mètres de haut, ses trois-cents cinquante kilos d’argent et ses statues de saints innombrables dans les rues de la ville, le jour de la Fête-Dieu. 


La cathédrale s’agrandit d’une Chapelle Royale, d’une salle capitulaire et d’une sacristie Renaissance, d’un clocher surmonté d’une girouette en forme de victoire ailée : la fameuse Giralda, d’une église baroque et de quatre-vingt chapelles, toutes couvertes de tentures, de sculptures, de céramiques et de toiles de maîtres. L’expression de la foi la plus nue y côtoie l'exubérance la plus baroque. Il faut voir la tête de saint Jean Baptiste sculptée par Juan de Mesa, en 1625, comme si elle avait été coupée la veille, et le Christ d’une blancheur éclatante sur fond de ténèbres, peint au même moment par Zurbarán, pour entrer dans l’âme des Sévillans.


chapelle de la Vierge Antique Séville
Chapelle de la Vierge Antique

Dans la chapelle de la Vierge Antique, apparaît sous un retable en marbre du XVIIIe siècle une Vierge à l’enfant qu’une légende fait remonter à l’époque wisigothique. À la veille du siège de Séville, le roi Ferdinand III aurait demandé sa protection à la Vierge des Rois, et celle-ci lui serait apparue pour lui dire : « Tu as une constante protection en mon image qui se trouve à Séville ». Un ange l’aurait alors aidé à franchir les lignes ennemies jusqu’à la mosquée dont un mur serait devenu transparent pour lui montrer la Vierge Antique. Celle-ci a, en réalité, été peinte au XVe siècle sur un mur de la mosquée transformée en cathédrale, et transférée, vers 1576, dans la chapelle qui l’accueille aujourd'hui, grâce à une grue, des cordes et des poulies. 


Cette image faisait l’objet d’une dévotion particulière de la part des navigateurs. Christophe Colomb et Fernand de Magellan se confièrent à elle, avec leurs équipages, avant de partir pour l'inconnu. En 1510, Alonso de Ojeda débarqua avec son image en Colombie, et Vasco Nuñez de Balboa baptisa de son nom la première ville du Nouveau Monde. Reproduite dans des ateliers sévillans, cette Vierge se diffusa jusqu’aux Philippines et à la Patagonie, en passant par les Flandres, les Canaries, le Mexique et le Pérou. Certains objets de dévotion furent fabriqués, en retour, dans le Nouveau Monde, puis rapportés à Séville. Parmi eux cette Vierge à l’enfant en ivoire du XVIIe siècle, dont les yeux bridés signent l’origine philippine. 


Vierge philippine trésor de la cathédrale de Séville
Vierge à l'enfant originaire des Philippines

Dès lors, n’était-il pas logique que Christophe Colomb reposât dans la cathédrale aux côtés du roi Ferdinand III ? Pourtant, il fallut attendre 1898 pour qu’il y fît son entrée, porté par quatre hérauts qui représentent les quatre royaumes d’Espagne. Au-dessus de son tombeau, une fresque représente son saint patron. On peut s’étonner de voir ce bon géant prendre autant plaisir à nouer rubans et pompons sur sa tunique rose, mais sa légende donne un éclairage transcendant à l’épopée de l’Amiral de la mer océane. 



fesque de saint Christophe cathédrale de Séville

Jacques de Voragine brosse le portrait d’un Hercule obsédé par une idée : se mettre au service de l’homme le plus puissant du monde. Croyant l’avoir trouvé en la personne d’un roi, il le sert jusqu’au moment où il le voit se signer devant le diable. Il suit alors le diable, mais celui-ci se trouble à la vue d’une croix dans la cellule d’un moine. Celui-ci est-il le plus puissant du monde ? "Non, lui dit-il, mais je connais celui que tu cherches, et si tu l’attends avec moi, je suis sûr qu’il viendra". Notre géant n’ayant aucun don pour la prière, le moine lui propose de s’installer près d’un torrent, où il servira de passeur aux voyageurs. Des années s’écoulent. Christophe attend toujours, quand une nuit, une voix se fait entendre. C'est celle d'un enfant qui l’implore de l’aider à franchir le gué. Christophe le hisse sur ses épaules. Mais plus il s’enfonce dans l’eau, plus l’enfant devient lourd. Le saint manque de défaillir sous sa charge, mais il finit par arriver sur l’autre rive. « J’ai l’impression d’avoir porté le monde sur mes épaules », s’étonne-t-il devant l'enfant. Et celui-ci lui répond : « Quoi de surprenant à cela : tu as porté non seulement le monde, mais celui qui l’a fait » ?

 
 
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