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Discours prononcé pour les 750 ans de la dédicace de la cathédrale de Lausanne, le 20 octobre 2025

  • Pauline de Préval
  • 7 janv.
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 12 janv.

Vue aérienne de la cathédrale de Lausanne
Vue de la cathédrale de Lausanne ©DR

Tout d’abord, merci pour votre accueil. Je suis très heureuse et honorée de participer à ce 750e anniversaire de la dédicace de la cathédrale.


Je note, en passant, qu’il fut un temps où l’on célébrait ce genre d’anniversaire tous les cent ans. Aujourd’hui, je vois comme une preuve d’amour supplémentaire le fait que nous ressentions le besoin de les fêter tous les cinquante ans !


Il est vrai que les cathédrales ont de quoi forcer l’admiration. Non seulement elles sont des prouesses technologiques à peine croyables, quand on sait que ceux qui les ont bâties avaient tout juste quelques notions de géométrie. Mais surtout, de combien d’édifices peut-on fêter les 750 ans, sans qu’il s’agisse de ruines, 750 ans avec une vie continue - et même plus dans le cas de la cathédrale de Lausanne, puisqu’elle était achevée avant sa dédicace ?


Les cathédrales ont ceci de remarquable que leurs vaisseaux de pierre ont traversé le temps pour nous parler de ce qui est au-delà. Elles accumulent des témoignages du génie et de la foi de toutes les générations et donnent visage à la somme de leurs souvenirs et de leurs espérances.


Le grand sculpteur Auguste Rodin écrit : « Les hommes qui ont fait cela ont jeté sur la terre un éclat de la divinité. Ils ont ajouté leur âme à notre âme, pour nous grandir, et leur âme est à nous, elle est notre âme en ce qu’elle a de meilleur ».


Les cathédrales sont bien plus que des tas de pierres : des organismes vivants dont l’histoire se tisse au plus intime de notre être. Nous l’avons ressenti très fortement, en France, quand nous avons failli perdre Notre-Dame de Paris. Et l’écrivain suisse Jacques Chessex considère Notre-Dame de Lausanne comme la gardienne de la mémoire de la ville et la plus haute image que ses habitants puissent se faire d’eux-mêmes.


Personnellement, je les compare souvent à des mères qui nous aiment d’un amour inconditionnel et qui nous élèvent à mesure que nous les élevons. Mais elles sont aussi des miroirs, où s’articulent construction de pierre, construction sociale et construction de soi.


Vous avez assez parlé, pour que je n’y revienne pas, du sens politique de la rencontre entre l’empereur Rodolphe Ier de Habsbourg et le pape Grégoire X, lors de la dédicace de la cathédrale de Lausanne. Mais j’aimerais insister sur le sens propre de cette cérémonie. Selon Hugues de Saint-Victor, au XIIe siècle, la dédicace est à une église ce que le baptême est à un individu. Chacun est appelé à y contempler dans la pierre ce qui doit advenir dans son coeur, à savoir la venue de l’Esprit-Saint.


Saint Augustin nous rappelle aussi qu’elle a un sens social : « Ce qui se passait quand s’élevait cet édifice, c’est ce qui se passe maintenant quand se réunissent ceux qui croient au Christ. Quand on croit, c’est comme quand on coupe du bois dans la forêt et qu’on taille des pierres dans la montagne. Quand les croyants sont catéchisés, baptisés, formés, c’est comme s’ils étaient sciés, ajustés, rabotés par le travail des charpentiers et des bâtisseurs. Mais on ne fait la maison de Dieu que quand l’amour vient tout assembler. Si ce bois et cette pierre n’étaient pas réunis selon un certain plan, s’ils ne s’aimaient pas, en quelque sorte, par cet assemblage, personne ne pourrait entrer ici. »


C’était particulièrement le cas à l’époque gothique, où la cathédrale de Lausanne fut construite. À la fin des années 1130, on voit surgir de terre, en France, dans le domaine capétien, des cathédrales inédites. Des cathédrales qui semblent vouloir gravir le ciel, dans une course effrénée à la hauteur et la lumière. Des cathédrales qui « s’achèvent dans le vent », écrit Paul Claudel.


Ce nouveau style deviendra la langue commune de toute l’Europe pendant plus de trois siècles. Notre-Dame de Lausanne en est une pionnière : on sait aujourd’hui qu’elle l'adopte dès la fin des années 1180, avant les cathédrales de Bourges et de Chartres. Et c’est d’autant plus remarquable qu’elle se situe dans l’Empire germanique.


Choeur et transept de Notre-Dame de Lausanne
Choeur et transept de Notre-Dame de Lausanne ©Pauline de Préval

Alors ce style est-il arrivé directement de France ou en passant par l’Angleterre ? Les historiens citent les modèles de Sens, Laon et Canterbury, mais nul ne le sait. Pas plus qu’on ne sait le rôle joué par les évêques, les chanoines et les architectes dans son adoption. Mais ce qui est certain, c’est qu’il correspond à une pensée renouvelée du mystère de l’Incarnation, qui a éclos dans les écoles de théologie parisiennes avant de se répandre ailleurs en Europe.


Les évêques bâtisseurs de Notre-Dame de Lausanne appartiennent à la mouvance des prélats issus de la réforme grégorienne. Ils sont de puissants seigneurs féodaux qui luttent pour défendre la grandeur et la sainteté de l’Église, y compris sur le plan temporel, contre l’emprise des seigneurs voisins et de l’empereur.


Ils s’enrichissent avec le retour de la croissance économique. Rappelons que Lausanne se situe au carrefour de routes commerciales et de pèlerinages, comme en témoigne une coquille du portail peint. Les rendements de leurs terres ne cessent de s’accroître. Si bien qu’ils ont les moyens d’engager un chantier d’envergure.


Victor Hugo n’a donc pas pas tort de décrire la cathédrale posée comme « une tiare » au sommet de la ville. Mais celle-ci ne fait pas qu’affirmer leur puissance : elle exprime des ambitions pastorales. Les évêques et les chanoines veulent mieux éduquer les fidèles et les prêtres et rendre plus visible la présence divine.


On compare souvent les cathédrales gothiques à des Bibles pour les illettrés, et il est vrai qu’elles ont une fonction didactique. Le décor, qui se cantonnait, avant, à l’intérieur, se porte désormais au-devant des fidèles, jusque devant le parvis. Leurs façades s’élèvent comme des Credo de pierre et des hymnes à la Vierge.


Leur essor coïncide avec celui du culte eucharistique et du culte marial, dont Amédée de Lausanne, disciple de Bernard de Clairvaux, est un des promoteurs. Ses successeurs mettent en place un pèlerinage à la Vierge, consignent ses miracles dans un recueil et mettent en valeur ses reliques dans une chapelle. Ils font poser des statues d’elle sur les portes de la ville et battent même monnaie à son effigie.


Portail peint de la cathédrale de Lausanne
Portail peint de Notre-Dame de Lausanne ©Pauline de Préval

La statuaire de la cathédrale a en grande partie disparu, mais le portail peint qui subsiste est consacré au Couronnement de la Vierge. Sa mise en scène originale en fait un double gage d’espérance, puisque Marie y apparaît comme la première de la condition humaine à accéder corps et âme au ciel en même temps qu’elle intercède pour l’humanité auprès de son fils.


Juste en-dessous, des prophètes et des saints indiquent le chemin du salut. Piétinant des créatures monstrueuses, ils invitent au combat spirituel. Leur attitude est si vive qu’on croirait les entendre dire : « Si vous ne domptez pas vos passions et si vous ne rétablissez pas l’harmonie en vous, vous ne pourrez la faire régner autour de vous ».


Ces prophètes et ces saints invitent surtout à franchir la porte qui symbolise le Christ.


À l’intérieur, on a du mal à imaginer l’atmosphère qui devait régner quand la cathédrale était peinte.


L’écrivain Joris-Karl Huysmans décrit la cathédrale de Chartres, qui a conservé l’essentiel de sa statuaire et de ses vitraux, comme un corps de gloire couvert d’une robe de flammes. Ailleurs, il trouve une ressemblance entre ses formes effilées et translucides et celles de Marie.


Il percevait parfaitement qu’au-delà de leur fonction didactique, les cathédrales devaient évoquer le corps du Christ, celui de Marie qui l’a porté en son sein et celui des fidèles qui doivent l’accueillir dans leur esprit.


Tout devait y contribuer, à commencer par les verrières. Vous voyez projetées autour de vous, sur des écrans, des images agrandies de la rose de Pierre d’Arras. Cette rose magnifique s’apparente à une représentation du monde telle qu’on pouvait en voir sur les mappemondes et dans les encyclopédies.


Le Créateur y est entouré de scènes de la Genèse, où l’on distingue la séparation de la lumière et des ténèbres, la création de la terre et des eaux, du soleil et de la lune, des poissons et des oiseaux, des quadrupèdes et des humains. Tout conflue, aussi, en lui : les directions cardinales, les mois et les signes du zodiaque, les éléments et les fleuves du paradis.


Si vous observez bien, l’ensemble s’inscrit dans des carrés et des cercles qui s’interpénètrent comme la terre et le ciel.


Personnellement, j’aime y voir un appel à répondre par notre extase à l’extase divine qui répand son amour dans toute la Création. Mais cette rose peut se prêter à des interprétations infinies, et en vérité, qui peut voir tous ces détails de loin ?


Si vous vous tournez, non plus vers les écrans, mais vers la rose, vous ne verrez qu’un scintillement de formes et de couleurs, qui ravissent les sens autant que l’intelligence.


Rose de Pierre d'Arras (1205-1232) ©Pauline de Préval
Rose de Pierre d'Arras (1205-1232) ©Pauline de Préval

Armel Guerne, écrivain suisse ayant grandi en France, écrit : « La lumière des vitraux est une lumière qui ne vient pas de nulle part mais de toutes parts, et qui nous fait entendre que nous ne sommes plus les hôtes de ce monde, mais les passagers d’un autre ».


Ses propos font écho à ceux de Suger, l’initiateur du style gothique, en France : « Quand sous le charme de la beauté de la maison de Dieu, la splendeur des gemmes multicolores m’arrache aux soucis extérieurs, la méditation m’amène à réfléchir à la diversité des saintes vertus, en transposant ce qui est matériel en ce qui est immatériel. Alors, il me semble résider en quelque région étrange de l’univers, qui n’existe entièrement ni dans le limon de la terre, ni dans la pureté du ciel. »


La lumière des vitraux se combinait avec la peinture pour animer la pierre et faire scintiller le mobilier et les objets liturgiques. Elle visait à donner le sentiment d’être plongé dans un corps de gloire, fait de la matière de ce monde, mais transfigurée et transfigurante, comme l’eucharistie.


Alors, écrit Suger, le Christ lui-même unit « harmonieusement les choses matérielles aux immatérielles, les corporelles aux spirituelles, les humaines aux divines ». Il transforme « miraculeusement l’Église présente en royaume céleste » et fait « du ciel et de la terre une seule république ».


Cette cathédrale devait d’autant plus frapper, à l’époque de sa construction, qu’elle s’élevait au-dessus d’une ville construite en bois.


« Éclat » et « beauté » sont les maîtres-mots des théologiens et des poètes. Je ne résiste pas à l’envie de vous citer ici, puisque les deux cathédrales seraient liées, Gervais de Canterbury : « Avec la Beauté resplendit la lumière. Au ciel, nous contemplerons la Beauté en face, nous n’aurons plus besoin de l’art. Mais sur terre, nous ne pourrons jamais nous en passer. »


Aujourd’hui, les mises en lumière de la cathédrale renouent, à leur manière, avec cet enchantement. Et l’histoire ne s’arrête pas là.



Portail Montfalcon ©Pauline de Préval
Portail Montfalcon ©Pauline de Préval


En 1515, le porche occidental, qui servait de passage, est refermé par un portail de style gothique flamboyant.


Quand ils conquièrent la ville, en 1536, les Bernois le trouvent inachevé. La cathédrale est dépouillée de ses trésors et de ses couleurs pour mieux correspondre à l’esthétique de la Réforme. Mais elle demeure le principal lieu de culte et de communication des nouvelles officielles. D’où son caractère identitaire jusqu’à nos jours. Aujourd’hui, c’est encore en son sein que les députés du Grand Conseil sont assermentés.


En 1872, l’architecte Eugène Viollet-le-Duc, amoureux de la Suisse et de ses montagnes, est invité à la restaurer. Son projet s’apparente, comme à son habitude, à une recréation : il imagine une deuxième tour, symétrique à la première, sur la façade occidentale, et les dessins qu’il laisse de la cathédrale, que l'on peut consulter dans les archives cantonales, sont assez proches de celui de sa cathédrale idéale.


Il meurt quelques années plus tard sans avoir pu construire sa deuxième tour, mais la tour-lanterne de la croisée du transept porte sa marque. La grande rose est restaurée et le portail Montfalcon entièrement refait dans du beau calcaire de Lens.


Le sculpteur Raphaël Lugeon y ajoute même quelques statues, dont celle du roi David qui prend les traits d'Eugène Viollet-le-Duc. Avec eux, c’est l’imaginaire médiéval du XIXe siècle qui entre dans la cathédrale.


Celle-ci n’a cessé d’être entretenue et embellie, depuis, puisque de nouveaux vitraux et de nouvelles orgues y ont pris place. Cela mérite d’être souligné. Car nous l’avons vu, lors l’incendie de Notre-Dame de Paris : si les pierres des cathédrales peuvent donner l’illusion qu’elles sont éternelles, elles sont, en réalité, fragiles, et il revient à chaque génération de les entretenir. Vous en avez peut-être plus conscience, à Lausanne, où le grès tendre dont est faite la cathédrale est particulièrement sensible aux intempéries.


Il ne me reste donc plus qu’à souhaiter longue vie à Notre-Dame de Lausanne et à ceux qui l’aiment, à souhaiter aux pierres vivantes que vous êtes tous ici de continuer de vous élever longtemps ensemble.


Statue de sainte Barbe Notre-Dame de Lausanne
Sainte Barbe, patronne des architectes (XVIe siècle) ©Pauline de Préval

 
 
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