À l'origine des cathédrales : la matrice paléochrétienne
- Pauline de Préval
- il y a 18 heures
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Dès qu'on parle de cathédrale, en France, on s'imagine une cathédrale gothique, mais leur origine remonte au IVe siècle. Ce sont les modèles paléochrétiens que cherchent à exalter, avec des moyens nouveaux, les bâtisseurs du XIIe siècle. L'évolution de leur construction est comparable à la croissance d'un arbre, dont les branches se ramifient à partir d'un tronc commun.
En 313, l’édit de tolérance de Constantin met fin aux persécutions des chrétiens. Ceux-ci peuvent sortir, sinon des catacombes, comme le voudra une légende romantique, du moins des maisons privées où ils prient pour construire des temples dans l’espace public. S'il ne pas croire Eusèbe de Césarée, historiographe ou hagiographe de Constantin, quand il impute sa décision à une vision qu’il aurait eue, avant sa victoire sur son rival, Maxence, au pont Milvius, en 312, cette décision ne relève pas d’un opportunisme ordinaire : ayant la force pour lui, Constantin n’a nul besoin des chrétiens pour emporter le pouvoir. S’appuyer sur eux requiert même de l’audace, alors que le paganisme demeure majoritaire dans les cercles de l’aristocratie et de l’armée. Toute conversion garde sa part de mystère, mais il faut croire qu’après avoir été adepte du culte solaire, Constantin voit dans le Christ le Dieu unique que beaucoup cherchent à travers des syncrétismes. Surtout, il comprend le potentiel unificateur du christianisme, dans un empire fragmenté entre classes sociales violemment opposées et peuples d’origines différentes.
Sans rompre ouvertement, dans un premier temps, avec les anciens cultes, il autorise l’Église à recevoir des dons et legs. Il lui accorde des exemptions fiscales et même un droit de juridiction alternatif au droit romain. Il calque son administration sur celle de l’empire, en plaçant à la tête des chefs-lieu de province des métropolitains - les futurs archevêques -, et à celle des grandes villes, des évêques élus par le peuple et les clercs en concertation avec les laïcs les plus puissants. C'est alors que les évêques adoptent la cathèdre, qui donnera leur nom aux cathédrales. Siège emblématique des sénateurs et des philosophes, elle participe de la transposition du rêve impérial d’unité politique et culturelle en idéal de communion ecclésiale ayant pour fondement l’amour entre Jésus et son Père. Elle affirme la puissance de l’évêque et témoigne de l’unité de son peuple autour de lui.
Constantin infléchit encore la législation dans un sens chrétien. Il institue le repos dominical, humanise les prisons et autorise l’affranchissement des esclaves par déclaration dans les églises. Pouvant se prévaloir, en retour, de tenir son pouvoir de Dieu, il se mêle des affaires de l’Église au point d’éclipser le pape en place : c’est lui et non Sylvestre Ier, qui convoque le Concile de Nicée, pour régler la question l’hérésie arienne, en 324. Il est vrai qu'il en va de l’unité de l’empire et qu'au sortir des persécutions, l’évêque de Rome n’a pas encore l'autorité universelle qu'il a acquise depuis.

En 314, Constantin offre à l’évêque de Rome le palais des Laterani, sur le mont Coelus, pour bâtir une cathédrale : ce sera Saint-Jean-de-Latran, « la mère de toutes les églises de Rome et du monde entier ». Mais la question qui se se pose alors est de savoir quelles formes donner à un temple chrétien. Car si dans l’Ancien Testament, Dieu donne des instructions à Moïse et on trouve des descriptions précises du Temple de Jérusalem, dans le Nouveau Testament, Jésus n’aborde pas le sujet. Le Temple véritable, c’est lui, dit l’Évangile selon saint Jean (Jn 2, 19). Filant la métaphore, saint Pierre et saint Paul assimilent l’Église à son corps (1Co 12,12-30) et les fidèles, qui en sont les membres, à des « pierres vivantes » : « Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle, pour devenir le sacerdoce saint et présenter des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus-Christ » (1P 2, 4-5).
Étant membres d’un même corps, les fidèles et les prêtres doivent être accueillis en un même lieu. Ce qui exclut qu'on se modèle sur les temples païens. Car leurs temples n’abritent qu’une statue du dieu auquel ils sont dédiés, dans un espace restreint réservé au prêtre, tandis que les fidèles se tiennent dehors. Les architectes de Constantin s’inspirent donc des basiliques civiles, vastes salles polyvalentes pouvant avoir des fonctions impériales, judiciaires et commerciales. Composées d’une nef de un à cinq vaisseaux séparés par des colonnes et des arcades en plein-cintre, elles sont couvertes de charpentes et de tuiles. Facilement modulables et peu coûteuses à construire, contrairement aux structures voûtées ou à coupoles, elles sont lumineuses. Ce qui a son importance pour incarner une foi dont le Dieu proclame : « Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres » (Jn 8, 12). Saint Ambroise, évêque de Milan, formule à la fin du IVe siècle : « Le Père est lumière, le Fils est lumière et le Saint-Esprit est lumière. (…) Ouvre tes fenêtres afin que la splendeur de la grande lumière pénètre en toi. »
Il ne faut pas dix ans pour construire Saint-Jean-de-Latran, consacrée par le pape Sylvestre Ier, en 324. La cathédrale que nous connaissons date du XVIIIe siècle, mais celle d'origine, avec ses cinq vaisseaux, mesure 103 mètres de long sur 55 de large. Sa nef débouche sur une abside hémicirculaire où siègent, à la place de l’empereur ou des juges, l’évêque et ses assesseurs. Cette forme longitudinale lui permet d’accueillir des processions et de traduire l’idée d’une église pérégrinante, en route vers « Celui qui est, qui était et qui vient » (Ap 1,9).
À la corde de l’arc, l’autel, mis en perspective par les colonnades et surmonté d’un baldaquin, est le point focal de tous les regards. Car c’est l’eucharistie qui fait de l’église un lieu où Dieu demeure parmi les siens, non seulement spirituellement, mais aussi corporellement, dans le pain et le vin. Au Ve siècle, alors que la Syrie est le principal foyer de création liturgique, l'évêque Mar Balaï explique, lors de la consécration d’une église près d’Alep : « Cette demeure n’est pas une simple maison, mais le ciel sur la terre, car elle contient le Seigneur. Si tu veux le scruter, il est tout entier dans les hauteurs, mais si tu le cherches, il est entièrement présent sur terre. Si tu t’efforces de le saisir, il t’échappe par sa transcendance, mais si tu l’aimes, il est tout près de toi. Si tu l’étudies, il est au ciel, mais si tu crois en lui, il est dans le sanctuaire. Et pour qu’il reste avec nous, les hommes de la terre, nous lui avons construit une demeure, nous avons dressé l’autel, table où l’Église mange la vie. »
Pour magnifier ce mystère, Constantin offre à Saint-Jean-de-Latran un autel en argent surmonté d’un baldaquin, des statues d’or et d’argent et des tissus précieux. Partout ailleurs, les autels cessent d’être amovibles et en matériaux périssables pour devenir fixes et en matières nobles. Et la pierre, qui renvoie au Christ, « pierre rejetée des bâtisseurs » devenue la « pierre d’angle » (Ps 118,22-24, 1P, 2, 7), sera rendue obligatoire par le concile d’Épaone, en 517.
Constantin inaugure ainsi la tradition des trésors d’églises. Des trésors dont la spécificité est d’avoir une valeur transcendantale avant d’être esthétique ou marchande. Si le mobilier et les objets liturgiques sont faits de matières précieuses et ouvragées, c’est moins par goût du faste, même si celui-ci peut s’y retrouver, que pour manifester la splendeur de celui qu’ils reçoivent ou vers qui ils font signe. Jésus est le plus grand trésor de l’Église. C’est sur lui que se fonde sa richesse, matérielle autant que spirituelle, et celle-ci n’est pas une fin, mais un moyen. Les évêques n’hésiteront d’ailleurs pas à vendre des pièces de leurs trésors quand les circonstances l’exigeront : pour nourrir les pauvres, racheter des prisonniers ou construire des églises.

Saint-Jean-de-Latran compte aussi un transept. Dans les basiliques civiles, ce vaisseau transversal sert à délimiter l’espace réservé aux dignitaires et celui dévolu aux simples citoyens. Dans la cathédrale, il sépare le sanctuaire, où officient les prêtres, et la nef, où se tiennent les fidèles. Encore peu saillant, il n’est pas présent dans toutes les cathédrales, mais c’est lui qui leur donnera, en se développant, leur forme de croix. Signe ancestral en Égypte, en Chine ou en Crète, la croix désigne non seulement l’instrument de supplice du Christ, mais aussi les quatre saisons, les quatre éléments, les quatre points cardinaux, l’union des contraires et la vie éternelle. Saint Irénée, évêque de Lyon, explique ainsi son caractère cosmique, au IIe siècle : « Le Fils de Dieu est crucifié en toutes choses dans la mesure où il s’imprime en chacune d’elles sous la forme de la croix. Il était juste et équitable qu’à travers sa propre apparence sensible il exprimât clairement son appartenance commune, par la croix, au règne visible. Car son action devait prouver sous une forme visible et au contact des choses visibles elles-mêmes qu’il est celui qui illumine les hauteurs, c’est à dire le ciel, qui atteint les profondeurs, les fondements de la terre, qui étend les surfaces depuis l’aube jusqu’à la nuit, qui conduit le monde entier depuis le septentrion jusqu’au midi, qui prononce le rassemblement de tout ce qui est dispersé afin de faire connaître le Père. »
Le sanctuaire de Saint-Jean-de-Latran est-il aussi séparé de la nef par un portique ou un chancel ? C’est possible. À Saint-Pierre de Rome, un portique délimite l’espace sacré, et Eusèbe de Césarée rapporte que l’évêque de Tyr, Paulin de Nole, « disposa au milieu le saint autel des saints mystères, et pour qu’il demeurât inaccessible à la multitude, il l’entoura de barrières en bois réticulé, qui, jusqu’au sommet étaient travaillées avec un art délicat, de manière à offrir aux spectateurs un spectacle admirable ». Pour être un, le corps du Christ n’en est pas moins différencié, selon l'ecclésiologie de saint Paul (1Co 12,12), et les églises reprennent la hiérarchie spatiale du Temple de Jérusalem : le parvis des femmes devient la nef dévolue aux fidèles, le parvis des hommes, l’espace consacré aux clercs, le saint, le bêma qui abrite l’autel, et le saint des saints, la réserve eucharistique.

La basilique est flanquée, à l’ouest, d’un baptistère. Circulaire, à l’origine, en signe de perfection divine, il est bâti sur le modèle des thermes et les mausolées. On peut encore voir les fonts baptismaux en porphyre dont Constantin le dote, mais ses statues d’or et d’argent ont été pillées par les Visigoths. Quand le pape Sixte III le remanie, un siècle plus tard, une fois le péril passé, il lui donne une forme octogonale, marquant le passage du carré au cercle ou de le terre au ciel. Huit colonnes en porphyre lui font écho, autour des font baptismaux, et une architrave porte cette inscription : « C’est ici que jaillit ce peuple de noble lignée voué au Ciel que l’Esprit engendre en ces eaux. C’est dans l’eau que Notre Mère l’Église, dans un accouchement virginal, met au monde ceux qu’elle a conçus par l’œuvre de l’Esprit. Vous qui êtes nés à cette source, vivez dans l’espérance du royaume des cieux. Il faut renaître pour avoir la vie éternelle. Voici la source de vie qui lave la terre et prend sa source aux plaies du Christ. O pécheur, viens te plonger dans ce flot sacré et purificateur dont les ondes rajeuniront le vieil homme qui s’y plonge. Si sous le poids du péché hérité ou de ton péché personnel, tu tiens à l’innocence, lave-toi dans ces eaux. Plus rien ne sépare ceux qui y sont nés à nouveau. Ils sont devenus un, grâce à une seule source baptismale, à un seul Esprit, à une seule Foi. Que personne ne craigne le nombre et la gravité de ses péchés : celui qui est né de nouveau de cette eau vive deviendra saint. »

À Rome, Constantin fait aussi construire une basilique à cinq nefs sur le tombeau de saint Pierre. À Constantinople, où il transfère sa capitale, en 324, il fait élever la basilique Sainte-Irène, qui tiendra lieu de cathédrale jusqu’à la consécration de Sainte-Sophie par son fils, Constance II. Sur les lieux de la mémoire du Christ, il fait ériger, avec sa mère Hélène, la basilique de la Nativité, à Bethléem, intégrant un édifice octogonal, au-dessus de la grotte où Jésus serait né, et le Saint-Sépulcre, à Jérusalem, composé d’une rotonde qui englobe son tombeau, d’un atrium, sur le rocher du Calvaire, et d’une basilique dédiée à la Croix. Ces édifices serviront de modèle à travers tout l’empire, d’Hippone, aujourd’hui en Algérie, à Trèves, en Allemagne, de Lugo, en Espagne, à Nisibe, en Irak.
Sobres à l’extérieur, ils sont richement ornés à l’intérieur. Des vestiges archéologiques révèlent des revêtements de marbre et de mosaïque, des bas-reliefs en stuc peint et doré. Mais il ne faut pas en juger d’après les visions saturées d’or et de couleurs vives des basiliques de Parenzo et Ravenne, datant du VIe siècle. Les décors d’origine ont quasiment tous disparu, et l’art chrétien n’a pas surgi ex-nihilo : les artistes et les Pères de l’Église ont exploré tous les moyens à leur disposition avant de trouver les mieux à même d’exprimer les vérités nouvelles du christianisme.

Les revêtements des églises empruntent à ceux des villas, des thermes et des palais. Parmi les rares cathédrales constantiniennes parvenues, presque intactes, jusqu’à nous, celle d’Aquilée conserve un pavement en mosaïque du IVe siècle. Il évoque celui d’une riche villa romaine, à ceci près que les animaux qui y figurent servent à désigner le Christ et ses disciples : autour du Bon Pasteur et de ses brebis, se tiennent des poissons, des colombes, un paon et un cerf. Proche d’Hermès ou d’Orphée, le Bon Pasteur traduit ces mots de Jésus : « je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10,11). Le poisson, qui se dit ictus en grec, est l’acrostiche du Christ, et il en vient à désigner ses disciples. De même que la colombe, humble, innocente et douce, associée au baptême, avant de devenir l’emblème de l’Esprit-Saint. Le cerf, dont les bois repoussent plus forts chaque année, symbolise la résurrection. Comme le paon, dont la beauté des plumes évoque la splendeur du monde céleste. Montés à bord d’une barque qui symbolise l’Église, les apôtres, qualifiés de « pêcheurs d’hommes » par le Christ (Mc 1,17), jettent les filets du Royaume sur des poissons de toutes tailles et de toutes espèces. Et dans une symbolique baptismale et une mer peuplée d’amours pêcheurs, le prophète Jonas sort du ventre d’une baleine.
Mosaïques du baptistère de Saint-Jean de Latran
Saint-Jean-de-Latran sera reconstruite au XVIIe siècle, mais des mosaïques du Ve siècle sont encore visibles dans le baptistère. Que montrent-elles ? Un agneau entouré de colombes, des croix ornées de pierreries et une vigne arborescente. « Je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit » (Jn 15, 5), dit Jésus dans l’évangile selon saint Jean. Mais la vigne évoque aussi les paysages bucoliques des fresques de Pompéi et l’arbre de Vie présent dans les cultes de Dionysos, Attis, Mithra et certaines déesses orientales de la fécondité. Un peu plus loin, des architectures fantastiques dans le goût des villas pompéiennes et des théâtres hellénistiques font signe vers la Jérusalem céleste. Le bleu, le vert et l’or y dominent, dans une vision paradisiaque visant à donner aux catéchumènes une avant-vision de la vie nouvelle qui les attend après le baptême. À l’intérieur de la basilique, la mosaïque de l’abside a été refaite aux XIIIe et XIXe siècles, mais elle reprend probablement une image antérieure. L’image d’une croix plantée sur un rocher dont s’écoulent les fleuves du paradis. Des cerfs viennent s’y abreuver, en allusion à un verset des psaumes : « Comme un cerf altéré cherche l'eau vive, ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu » (Ps 41,2).

Les chrétiens n’hésitent pas à user du répertoire naturaliste gréco-romain, tout en l’investissant d’un symbolisme transcendantal. Loin de refuser la culture qui les environne, ils la convertissent, la baptisent et la transfigurent. Pour les Pères de l’Église, des semences de la présence divine peuvent résider dans toutes les cultures. Ressaisies en Christ, qui les accomplit en sa personne et en révèle le sens caché, toutes peuvent lui rendre gloire. Les visions symboliques coexistent avec des scènes plus narratives. Sur les arcades de la nef et l’arc triomphal de Sainte-Marie-Majeure, décorée, comme Saint-Jean-de-Latran, par le pape Sixte III, des épisodes de l’Ancien et du Nouveau Testament illustrent le mystère de l’Incarnation avec des moyens dignes des monuments impériaux.
C’est au Ve siècle que les cycles de mosaïques ou, à défaut, de fresques se généralisent. Deux-cents ans avant la célèbre lettre du pape Grégoire le Grand à l’évêque Sérénus de Marseille, saint Nil du Sinaï préconise, vers l’an 400 : « Remplissez chaque côté de la Sainte Église d’images de l’Ancien et du Nouveau Testament, exécutées par un peintre excellent, pour que les illettrés qui sont incapables de lire les Saintes Écritures puissent, en les contemplant, prendre connaissance des oeuvres terrestres de ceux qui servirent avec sincérité le vrai Dieu ». Au même moment, saint Paulin de Nole décrit les scènes qu’il vient de faire peindre dans une basilique consacrée à saint Félix. Dans un poème, il ajoute : « L'abside sacrée resplendit de l'éclat du métal et scintille au sommet de sa voûte avec l'azur. Là, au milieu, des verres colorés sont joints à des figures peintes qui édifient les esprits et les cœurs par les actions du Christ et les triomphes des saints. »
Les images doivent donc enseigner et plus encore : mener à une contemplation. Le poète Prudence traduit bien l’atmosphère qui devait régner dans les basiliques de cette époque. De Saint-Paul-hors-les-murs, construite en 386 sous le règne de Théodose et ornée par le pape Léon le Grand, il vante le plafond qui reflète « une lumière dorée comme celle de l’astre naissant » et les mosaïques qui ressemblent « à prés émaillés de fleurs au printemps ». Et de Saint-Pierre de Rome, il écrit : « Pierre, sous un lambris doré, habite la rive droite où chante l’olivier, où murmure un cours d’eau. Car l’eau jaillissant au sommet du rocher a fait pousser l’arbre au feuillage éternel qui fournit le chrême ; puis elle descend sur des marbres précieux, arrose la pente ; ses eaux verdâtres sont reçues dans un bassin et, au fond de la crypte, en cascades sonores aboutissent à une piscine fraîche comme la neige. D’en haut, les peintures aux teintes variées colorent les eaux : la mousse en est dorée et les ors verdissent, l’onde limpide prend les tons sombres de la voûte : on croirait voir le lambris se mouvoir dans les eaux. Là le pasteur en personne abreuve à la source fraîche ses brebis qu’il voit altérées des eaux du Christ. »

C’est aussi au Ve siècle que se fixe l’image du Christ. Les évangélistes n’ont laissé aucune description physique de lui. Ne transparaissent, dans leurs écrits, que ses traits spirituels. Pour éviter tout risque de confusion avec l’idolâtrie païenne, les chrétiens s’abstiennent de le représenter, jusqu’au IIe siècle. Quelques symboles suffisent : l’agneau, le poisson, l’ancre ou le chrisme. Puis plusieurs images coexistent : au IVe siècle, à Ravenne, il figure en jeune pâtre imberbe dans le mausolée de Galla Placidia et barbu dans le baptistère construit par l’évêque Néon. Est-ce pour gommer ses traits de Juif de Palestine et permettre à tous de se reconnaître en lui ou est-ce pour signifier que sa nature d’homme-Dieu dépasse les représentations ? Quoi qu’il en soit, c’est seulement après la découverte du Saint-Suaire, à Édesse, vers 387, qu’il prend les traits que nous lui connaissons.
Reconnaissant dans l’image qui y est imprimée un portrait de Jésus avec les stigmates de la Passion, les clercs qui y ont accès lui donnent une allure triomphale. Cette image « non faite de main d’homme » le dépeint avec une barbe courte et bifide, des cheveux longs séparés par une raie au milieu, deux mèches qui lui retombent sur le front, un signe en forme de V en haut de l’arête du nez, un trait transversal sur le front, des pommettes accentuées et des yeux grand ouverts. Mais même alors, ses portraits visent moins à imiter les apparences qu’à signifier la présence qui les transcende. D’autant que l’Église doit défendre sa nature de vrai Dieu et vrai homme, lors des conciles de Nicée (325), Constantinople (381) et Chalcédoine (451), contre les ariens, qui contestent sa nature divine, les monophysites, niant sa nature humaine, et les Nestoriens voyant coexister en lui une nature humaine et une nature divine.

L’image de Marie se fixe en même temps que celle de son fils. Proclamée « Mère de Dieu » lors du concile d’Éphèse, en 431, elle siège à côté de Jésus sur l’arc triomphal de Sainte-Marie-Majeure, avec l’habit des diaconesses qui deviendra canonique. Un siècle plus tard, elle trône avec son fils sur les genoux dans l’abside de la cathédrale de Parenzo, aujourd’hui Poreč, en Croatie. Mère de Dieu, elle est aussi celle de tous les croyants, et elle représente l’Église qui poursuit sa mission d’enfantement dans les âmes.

Voilà les formes qui serviront de matrice à celles de toutes les cathédrales. Dans une croissance quasi organique, elles suivront des développements variés, selon les besoins liturgiques, les considérations théologiques, les moyens économiques, les ressources naturelles et les capacités technologiques de chaque peuple et chaque génération. Mais d’emblée, que constate-t-on ? Qu’elles introduisent dans un espace qui tranche avec celui du quotidien.
Diacre au concile au Nicée, avant de devenir évêque d’Alexandrie, saint Athanase pose : « Le Verbe de Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu. Il s'est rendu visible dans le corps pour que nous ayons une idée du Père invisible ». Comme le Christ a épousé la chair des hommes pour la transfigurer, les églises épousent la terre et les formes de leur temps pour les transfigurer. Elles proposent un chemin initiatique visant à aider chacun à retrouver l’image de Dieu perdue en lui et à s’y conformer. « Nous qui, le visage découvert, contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image » (2Co 3,18), écrit saint Paul.
Une homélie de saint Augustin traduit bien ce jeu de miroirs. Consacrant une basilique à Carthage, en 417, il exhorte : « Ce que nous voyons réalisé ici physiquement avec les murs doit se réaliser spirituellement avec les âmes ; ce que nous regardons ici accompli avec des pierres et du bois, doit s’accomplir dans vos corps, avec la grâce de Dieu ».
















