Pauline de Préval
Antoni Gaudi : fou, génie ou saint ?
LA REVUE DES DEUX MONDES

D’Antoni Gaudí, Elies Rogent disait, à sa sortie de l’école d’architecture de Barcelone : "Si nous avons décerné ce diplôme à un fou ou à un génie, l’avenir le dira". Cent ans après sa mort, alors que la Sagrada Familia s’apprête à devenir l’église la plus haute du monde, avec son choeur de 75 mètres et sa flèche de 172,5 mètres, on commence à peine à mesurer son génie et on s’interroge sur sa sainteté.
Pour comprendre la prouesse que représente cet édifice, il faut se souvenir que le plus haut choeur construit jusqu’alors était celui de la cathédrale de Beauvais : 48,5 mètres sous voûtes, et qu’Antoni Gaudi voulait élever le sien sans contreforts ni arcs-boutants. Il faut se rappeler qu’au-delà de 169 mètres, soit la hauteur du Washington Monument érigé en 1885, la technique de la pierre maçonnée héritée des Romains n’est plus opérationnelle. Pour construire la Sagrada Familia, Antoni Gaudí a donc dû mettre en oeuvre des techniques, des formes et des matériaux inédits.
Lorsqu'il reprend le chantier, en 1883, celui-ci a été amorcé, sur un plan néogothique, par Francesc de Paula del Villar. En travaillant pour lui à la chapelle de la Vierge du monastère de Montserrat, Antoni Gaudí déplorait son manque d'imagination. Lecteur assidu d’Eugène Viollet-le-Duc, il partage sa conception du gothique comme système rationnel et fonctionnel, mais il s’en éloigne au motif que "le gothique est un système mort". Il le compare "à un être humain dont le squelette, au lieu de suspendre harmonieusement les différentes parties du corps, serait écrasé par le poids des chairs à soutenir et aurait besoin de béquilles dans tous les sens". Sans doute a-t-il été frappé aussi par la restauration de la cathédrale de Léon initiée en 1859 : église gothique la plus élancée et ajourée d’Espagne, cette cathédrale a toujours souffert de fragilités structurelles. Elle menaçait de s’effondrer, quand le gouvernement en a fait une cause nationale. Le gothique "n’en est qu’à la moitié de la solution, estime Antoni Gaudí. C’est le style du compas, de la formule et de la répétition industrielle". Il s'agit de lui donner plus de "vie".
Le plan qu'il présente en 1885 reprend une disposition traditionnelle en croix latine, avec une nef à cinq vaisseaux, un transept, une abside, un déambulatoire, des chapelles rayonnantes, trois façades et dix-huit tours, mais dans un style naturaliste entièrement inédit. Décrit comme un jeune dandy portant haut de forme et gants noirs, montant au temple en carrosse et donnant ses ordres sans en descendre, il est plus proche de l’athéisme que du catholicisme. Il pense se rendre célèbre en construisant "une cathédrale pour le XXe siècle" en dix ans. Mais le promoteur du projet, Josep Maria Bocabella, écrit : "La Providence nous démontre que cette oeuvre sera la sienne et non la nôtre", et très vite, le jeune architecte comprend que sa vie n’y suffira pas.