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Le pape Léon XIV sur le parvis de Notre-Dame de Paris

Notre-Dame de Paris, "centre vital d'une civilisation" ?
Atlantico

Le 25 septembre, le pape Léon XIV a salué la restauration de Notre-Dame de Paris, qu’il a qualifiée de « centre vital d’une civilisation ». À quoi se réfère-t-il ? Son message diffère-t-il de celui du pape François ? Éclairage de Pauline de Préval, auteure d’un « Dictionnaire amoureux des cathédrales » (Plon) et d’un livre sur « Le miracle gothique » (Frémeaux & Associés). 

 

Les catholiques de France avaient vainement attendu que le pape François les visite. S’il s’était rendu à Strasbourg, en 2014, au moment même où la cathédrale célébrait ses mille ans, c’était uniquement pour parler devant le Parlement Européen. Dans l’avion qui le ramenait à Rome en 2023, il avait encore précisé que s’il se rendrait à Marseille, ce ne serait pas en tant que ville française, mais en tant que « capitale de la Méditerranée », pour y parler des enjeux migratoires. Alors quel changement, de voir le pape Léon XIV rappeler, tout sourire, à Notre-Dame de Paris, le 25 septembre, que la cathédrale est « plus qu’un monument », un lieu où « le cœur d’un peuple bat », « le centre vital d’une civilisation » ! Le lendemain, à la maison Bakhita, à Paris, et le surlendemain, devant des chefs d’État européens, il est revenu sur le devoir d’accueil des étrangers, mais le ton n’était plus le même. Entre aspirations identitaires et universalisme chrétien, la navigation est difficile, mais le successeur de Pierre a mené sa barque avec maestria, et si on suit le fil de sa pensée, une troisième voie se dessine.

 

Il est évident que Notre-Dame de Paris est plus qu’un tas de pierres savamment assemblées. Sinon, son incendie ne nous aurait pas touchés. Elle est l’emblème d’une civilisation qui a trouvé à s’exprimer d’une manière unique dans la pierre, le bois, le fer et le verre, à partir du XIIe siècle. Je parle de « miracle gothique » pour évoquer l’élan qui a fait surgir de terre des centaines d’églises élancées et translucides à travers l’Europe comme Ernest Renan parle de « miracle grec », car l’architecture qui est née alors est la seule originale qui soit apparue depuis l’architecture grecque. Nous pourrions même parler de « miracle français », car c’est en France, dans le domaine capétien, qu’elle apparaît en premier, avant de devenir la langue de toute l’Europe. A l’origine, on l’appelait « opus francigenum ». C’est seulement à la Renaissance qu’on s’est mis à parler d’architecture gothique. Le plus remarquable est qu’elle n’est pas le fruit du travail d’esclaves commandés par une élite, comme en Grèce ou en Égypte, mais de « la cotisation de toutes les forces d’une époque », comme le note Victor Hugo : des évêques aux rois, en passant par les paysans et les bourgeois, toutes les composantes de la société y ont projeté leurs forces, sur le plan spirituel, politique, économique, social, technologique et artistique, pendant plus de quatre siècles. 

 

Comment l’expliquer ? Par l’émergence d’une pensée, qui trouve des moyens technologiques nouveaux pour s’exprimer, avec l’appui des rois et l’afflux de richesses offertes par la croissance économique qui succède aux dernières vagues d’invasions barbares. Cette pensée, c’est celle des prélats issus de la réforme grégorienne qui veulent mieux éduquer les fidèles et les prêtres et surtout mieux manifester la présence divine. Devant les hérésies manichéennes, qui nient qu’un être aussi pur que Dieu ait pu se commettre dans la chair, il s’agit de mieux traduire le mystère de l’Incarnation. 

 

On compare souvent les cathédrales à des Bibles pour les illettrés. Sur leurs portails, on voit un Dieu qui naît dans un petit enfant, se donne par amour pour les hommes jusqu’à la mort et ressuscite pour les en libérer. On voit Marie monter corps et âme au ciel, comme un gage d’espérance pour tous, et des saints marcher à sa suite. On distingue des évêques et des rois qui rendent des comptes à Dieu parce qu’ils ont charge d’âmes, des pauvres qui entrent au paradis pendant que de mauvais riches vont en enfer. Bref, les fondements de la civilisation chrétienne d’Occident à laquelle le pape Léon XIV se réfère.

 

Mais les cathédrales élancées et translucides qui s’élèvent au-dessus des villes font plus qu’enseigner : elles émerveillent et donnent l’image du corps de gloire du Christ auquel il est donné à tous de communier. L’ensemble des œuvres qui s’y trouvent, des objets liturgiques aux vitraux en passant par les sculptures et les retables, exaltent la présence d’un Dieu d’amour et de lumière, qui a épousé la chair des hommes pour la transfigurer. Si Suger reconstruit la basilique Saint-Denis, c’est pour communiquer à tous, par des médiations sensibles, la lumière divine et pour les mener dans « une région étrange de l'univers, qui n'est ni tout à fait dans la boue de la terre, ni tout à fait dans la pureté du ciel ».

 

Mais, me demanderez-vous, en quoi peut-on encore parler de « centre vital », dans la France d’aujourd’hui ? Dans son homélie à Notre-Dame de Paris, Léon XIV rend hommage aux artisans de la restauration de la cathédrale. Ce chantier a montré que nous avions encore les ressources humaines, matérielles et spirituelles pour prolonger le grand élan des cathédrales gothiques. Nos politiques devraient d’ailleurs y réfléchir : les Français sont avides de projets qui les unissent et les transcendent, qui les unissent parce qu’ils les transcendent, d’autant plus qu’ils vivent dans une société de plus en plus fragmentée, par les effets de l’immigration, de l’ubérisation du travail et de la tiktokisation des esprits. 

 

Surtout, par « centre vital », qu’entend Léon XIV ? Le Christ, dont les églises de pierres donnent l’image et l’Église de pierres vivantes, c’est à dire des fidèles, qui en est le prolongement. La force des cathédrales gothiques tient à la puissance visuelle cette assimilation : elles sont des miroirs qui donnent à contempler dans la pierre ce qui doit advenir dans le coeur de chacun et le corps de la société toute entière, à savoir l’effusion de l’amour divin. Elles correspondent à un art de bâtir qui est aussi un art de se bâtir, individuellement et collectivement, en Christ. 

 

Dans cette perspective, l’accueil de l’étranger, évoqué par ailleurs par le pape, s’éclaire sous un autre jour. Il ne peut se faire pleinement qu’en Christ, qui nous relie tous : « La force de l’Église vivante », c’est d’« accueillir la périphérie qui se trouve déjà en son cœur », dit Léon XIV, et cet accueil ne peut se faire que dans le respect de « l’esprit de la maison ». Là où François avait heurté beaucoup d’Européens en leur tenant abruptement un discours d’accueil inconditionnel, Léon XIV ouvre sereinement une voie plus constructive. Il rappelle que le christianisme est une religion de l’Incarnation, qui s’est traduite selon certaines formes en Europe et n’appelle pas à en faire table rase, au nom d’un universalisme abstrait et destructeur pour tous, mais à opérer une « redécouverte créative de nos racines », dans un double mouvement « de ressourcement et de dialogue ». 

 

L’Église d’Occident a une longue expérience en la matière. Songeons au pari de Constantin d’unifier les peuples et des classes sociales qui s’affrontaient dans l’Empire romain par le christianisme. Songeons à la pacification et à l’unification des peuples barbares qui ont déferlé ensuite. À Metz, dans une cathédrale baignée par la lumière des vitraux, Léon XIV a même évoqué la possibilité que « les blessures du passé deviennent une brèche qui laisse entrer la lumière ». 

 

Ce discours tranche, non seulement sur celui de son prédécesseur, mais aussi sur les discours abstraits, de haine ou de ressentiment qui empoisonnent notre vie politique. Et Léon XIV lui-même donne l’exemple : qui d'autre aurait pu rassembler 80.000 jeunes enthousiastes à Saint-Denis, ville de la nécropole des rois France - la fameuse basilique reconstruite par Suger - devenue une des plus multiculturelles du pays ? Qui d’autre aurait pu faire assoir côte à côte Bally Bagayoko et Mgr Bustillo ? Même Emmanuel Macron a dû le reconnaitre, en se rendant in extremis à la messe célébrée à Saint-Etienne de Metz : pendant son voyage, Léon XIV a eu « une nation fervente, unie et heureuse autour de lui ». 

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