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Les cathédrales, rapportées des musulmans et des croisades, vraiment ? Réponse à Jean-Luc Mélenchon dans le JDD

Photo Dimitar Dilkoff / AFP

            Lors d’un meeting à Bondy, le 4 mars 2026, Jean-Luc Mélenchon a déclaré que les bâtisseurs de cathédrales « ont profité du savoir qu’ils avaient rapporté des musulmans et des croisades pour faire de la physique et des mathématiques, et faire de la chimie pour faire des vitraux, parce qu’ils n’étaient pas au courant, ils n’y connaissaient rien ». J’avoue que je préférais le Jean-Luc Mélenchon lyrique du lendemain de l’incendie de Notre-Dame de Paris, et là, la falsification de l’histoire, par pur électoral, est trop flagrante pour qu’on n’y revienne pas. D’autant qu’il n’en est pas à son coup d’essai. Le 18 juin 2025, il déclarait déjà : « S’il n’y avait pas eu Saladin, vous ne sauriez pas bâtir des cathédrales, parce que c’est lui qui vous a appris comment on faisait. C’est lui qui vous a appris comment on faisait les vitraux et qui vous a appris les maths. » 

            Puisque les vitraux et les maths l’ont manifestement frappé, commençons par eux. Comment les architectes gothiques auraient-ils emprunté aux mathématiques des arabo-musulmans, puisqu’ils n’en usaient pas ? C’est seulement à partir de la Renaissance qu’ils le feront. A l’âge gothique, tailleurs de pierre ou maçons sortis du rang, ils usent de la géométrie appliquée. Leurs formes sont toutes issues du compas, de la règle et de l’équerre. Et leur connaissance des résistances et des proportions est empirique. Un traité du XVe siècle, illustre, à titre d’exemple, les étapes de la conception d'un pinacle. Celle-ci débute par le dessin d’une base carrée et se poursuit par l’inscription de carrés plus petits, pivotant à 45°, dont chaque côté est égal à la moitié de la bissectrice du précédent. L’élévation est ensuite déterminée par l'empilement de modules basés sur le plan. 

           Les architectes gothiques sont les héritiers des Grecs, des Romains et des Byzantins. Les premières cathédrales, au IVe siècle, adaptent le modèle des basiliques civiles romaines aux besoins du culte chrétien, et ce sont d’ailleurs les cathédrales de cette époque, que l’on nomme paléochrétiennes, que cherchent à magnifier les bâtisseurs gothiques. La combinaison de la croisée d’ogives, des piliers, des contreforts et des arcs-boutants n’apparaît pas en raison de l’afflux soudain d’un savoir mathématique rapporté des croisades ou d’ailleurs, mais parce que les clercs du XIIe siècles veulent retrouver l’ampleur, la luminosité et le scintillement de couleurs des cathédrales paléochrétiennes tout en les voûtant en pierre, alors que celles-ci étaient couvertes d’un plafond en bois. Et la grande idée de Suger, l’initiateur du style gothique, à Saint-Denis, est de remplacer les mosaïques qui les ornaient par des vitraux.

             Ces vitraux ne doivent pas plus au savoir arabo-musulman. S’il est vrai qu’un savant arabe, Jabir Ibn Hayyan, décrit des recettes de coloration du verre, au IXe siècle, on sait en fabriquer depuis le IIIe millénaire avant notre ère, comme en témoignent les peintures d’une tombe de Tell el Amarna, en moyenne Egypte. A Pompéi, dans le monde romain, les baies de certains bâtiments publics ou de certaines villas patriciennes sont closes par des montures en stuc ou en plâtre dans lesquelles on insère des pièces de verre. Les églises paléochrétiennes adoptent le système des dalles ajourées. Dans le monde byzantin, Paul le Silenciaire décrit le ravissement produit par les fenêtres multicolores de Sainte-Sophie de Constantinople, et on peut encore voir à Ravenne un petit vitrail coloré et peint du VIe siècle.

         Ce qui mérite d'être remarqué a contrario, c'est que c’est seulement en Europe, et plus particulièrement en France, à partir du XIIe siècle, que les vitraux acquièrent de grandes dimensions et se mettent à raconter des histoires. On parle alors de vitraux historiés. Qu’est-ce qui explique ce développent ? La volonté des clercs de mieux éduquer les fidèles et expliciter les mystères de la foi. Ils pensent que Dieu est lumière et veulent traduire cette lumière de manière sensible. À Notre-Dame de Chartres, écrit Joris-Karl Huysmans, les maîtres verriers « habillèrent des plus fabuleuses splendeurs le Christ et la Vierge. Ils réalisèrent presque sur cette terre la seule parure qui pût convenir aux corps glorieux, des robes variées de flammes ! Sur le plan technique, nous pourrions ajouter qu’un tel développement n’aurait pas eu lieu sans les progrès effectués dans le domaine de la métallurgie, grâce aux moines cisterciens : les bâtisseurs gothiques ont inventé la pierre armée et il fallait une grande quantité d’armatures métalliques pour soutenir les vitraux.

            Jean-Luc Mélenchon a donc la mémoire courte. Il fut un temps où il faisait débuter l’histoire en 1789. Il remonte à présent jusqu’en 622. Encore un petit effort, serais-je tentée de lui demander. Et si l’on veut parler d’emprunts, il faudrait s’intéresser à ce que les Arabo-musulmans ont emprunté aux Byzantins dont ils ont conquis les territoires, sur le pourtour du Bassin Méditerranéen. C’est des Byzantins que les Arabes tiennent leurs procédés de construction des voûtes et des arcades sur colonnes, des coupoles sur pendentifs ou sur tambours et d'élévation des abaques. En matière de décoration, ils ont repris aux Byzantins leurs techniques de placages de marbre et de mosaïque sur les murs, de bronze sur les boiseries, de fabrication des fenêtres en dalles de marbre ajourées et d’alternance de pierres et de briques aux effets polychromes. On retrouve cette alternance sur les plus anciennes mosquées, comme celle de Zitouna, à Tunis. La mosquée des Omeyyades, à Damas, et celle du Rocher, à Jérusalem, s’ornent de mosaïques proches de celles de la basilique de la Nativité, à Bethléem. Au Xe siècle, des artisans envoyés par l’empereur Nicéphore II construisent la coupole et ornent le mihrab de la mosquée de Cordoue. Puis ils travaillent dans le sud de l’Espagne jusqu’à ce que l’émirat mette en place ses propres fabriques. 

            Après la conquête de Constantinople par Mehmet II, en 1453, Sainte-Sophie sert de modèle aux plus grandes mosquées de l’empire ottoman : Süleymaniye, Şehzade, Rüstem Pacha, Kılıç Ali Pacha et la Mosquée Bleue. Sinan, l’architecte de Soliman le Magnifique, est un chrétien converti. D’origine arménienne, cappadocienne ou turque, selon les sources, il synthétise, en les sublimant, toutes les traditions architecturales de la région, et Sainte-Sophie lui doit ses derniers contreforts autant que ses minarets.

              Nous pourrions évoquer aussi ce que les Byzantins ont emprunté aux Perses, dans la construction des coupoles ou le plan centré en croix, inspiré du Chahar Taq ou « quatre arches », surmonté d'une coupole, qui était la forme la plus usuelle des temples zoroastriens. Et nous pourrions évoquer l’influence de l’architecture arabo-islamique en Espagne et au Portugal, après la Reconquête : les cathédrales isabélines et manuélines lui empruntent de nombreux éléments de décor, comme je le montre dans un prochain livre, mais nous sommes alors à la fin de l’âge gothique ou au début de la Renaissance, et ces emprunts se mêlent à d’autres. 
 
             Pour conclure, si Jean-Luc Mélenchon le souhaite, je suis prête à lui faire une visite guidée de la basilique Saint-Denis ou de Notre-Dame de Paris !




 

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